Ces tracteurs et ces chars qui traversent les villages, ces joyeux lurons en costumes bigarrés, ces effluves sucrées dans les boulangeries … Vous le sentez ? Les Carnavals sont de retour ! Et avec eux, le meilleur de la friture : les beignets ! En Alsace comme ailleurs en Europe, les beignets font partie intégrante de ces réjouissances populaires.
Des origines antiques à la fête chrétienne
Dans l’Antiquité, lors des calendes de mars, les Romains organisaient des fêtes en l’honneur du renouveau de la nature, marquées par des réjouissances, des déguisements et des festins de produits riches avant la période de restrictions agricoles et spirituelles qui suivrait. Ce contexte de festivités et d’abondance avant l’austérité sert encore aujourd’hui de cadre à ce que nous appelons le Carnaval.
Avec l’essor du christianisme, ces festivités païennes se sont transformées en célébrations liées au calendrier liturgique. Le Mardi gras (littéralement « mardi gras ») désigne la veille du Mercredi des Cendres, le début du Carême, une période de 40 jours de jeûne et d’abstinence précédant Pâques.
Cette année, Mardi gras est fêté le 17 février, et le Carême commence mercredi 18 février jusqu’à jeudi 2 avril, pour la célébration de Pâques le 5 avril.
Avant ce temps de privation, on festoyait en consommant les aliments les plus riches disponibles : œufs, lait, beurre, sucre et graisses ; autant d’ingrédients qui se prêtent parfaitement à la friture. Aussi, la coutume des beignets pour célébrer la fin de l’hiver est loin d’être une invention moderne.
Pourquoi les beignets ?
On admet précédemment qu’il y a un aspect pratique à la réalisation de beignets avant Carême. À cela, il faut aussi ajouter une part symbolique :
- Pratique : il fallait écouler avant le Carême les réserves de produits périssables (œufs, lait, beurre) qui ne seraient plus utilisés pendant plusieurs semaines. La friture permettait d’utiliser ces ingrédients dans des recettes simples et conviviales.
- Symbolique : les beignets, en raison de leur forme ronde et dorée, ont souvent été associés à la lumière, au renouveau et à l’abondance après l’obscurité de l’hiver. Dans ce sens, ils rejoignent une longue lignée de traditions alimentaires liées aux cycles naturels.
Notre sélection de beignets
En Alsace, la tradition des beignets de Carnaval donne naissance à une grande diversité de recettes locales. Les boulangers et pâtissiers se préparent des semaines à l’avance à la montée en flèche de la demande autour de Mardi gras, presque comme s’il s’agissait d’un « pic de saisonnalité » attendu autant que Noël ou l’Épiphanie. Le beignet est un pan d’histoire régionale, entre influences germaniques, savoir-faire paysan et plaisirs de la fête.
- Schenkele ou Schankala
Sans doute les plus emblématiques du Carnaval alsacien. Allongés, légèrement irréguliers, les schenkele, aussi appelés « cuisses de dames », sont préparés à partir d’une pâte levée riche en œufs et en beurre, puis frits jusqu’à obtenir une croûte dorée et un cœur moelleux. Autrefois façonnés à la main par les ménagères, ils étaient souvent préparés en grande quantité pour être partagés avec les voisins. Leur forme rustique symboliserait, selon certaines traditions, l’abondance avant le Carême
- Fasenachtskiechle
Littéralement « gâteau de Carnaval », ce beignet à pâte levée est plus plat ou légèrement gonflé selon les villages. Saupoudré de sucre ou parfumé à la cannelle, il est directement associé au Mardi Gras. Sa recette varie d’une vallée à l’autre, ce qui en fait l’un des beignets les plus représentatifs de la diversité culinaire alsacienne.
- Nonnenfürzle
Derrière ce nom malicieusement provocateur – qui signifie « pets de nonne » – se cache un beignet léger et aérien, proche de la pâte à choux. Croustillant à l’extérieur et presque creux à l’intérieur, il se distingue par sa finesse. Selon la légende populaire, son nom viendrait de couvents où ces bouchées étaient préparées discrètement, ajoutant une touche d’humour irrévérencieux aux festivités de Carnaval.
- Hirtzhernles
Moins connus du grand public, ces beignets (traduits « petits bois de cerf ») en forme de petits cœurs – dont le nom évoque le cerf, animal emblématique de certaines zones rurales – sont une spécialité de villages alsaciens. Leur pâte légèrement parfumée est souvent plus dense, et leur forme symbolise à la fois l’attachement à la terre et la convivialité familiale. Ils étaient traditionnellement offerts aux enfants pendant les fêtes.
- Boules de Berlin
Influencées par les traditions allemandes voisines, les boules de Berlin – cousines des Berliner Pfannkuchen– se sont installées en Alsace au fil des siècles. Rondes et généreuses, elles sont garnies de confiture, de crème pâtissière ou parfois de chocolat. Si elles sont aujourd’hui consommées toute l’année, elles restent fortement associées à la période du Carnaval, où leur richesse rappelle le dernier grand plaisir sucré avant l’entrée en Carême.
Dans toute l’Europe
Si les noms varient – bugnes à Lyon, merveilles dans le Sud-Ouest, pets-de-nonne en Franche-Comté, croustillons dans le Nord – le principe reste le même : une douce pâte frite, croustillante à l’extérieur et tendre à l’intérieur, souvent généreusement saupoudrée de sucre.
Ces variantes témoignent d’une tradition européenne profondément partagée, qui s’est transformée au fil des siècles tout en conservant cet esprit festif et collectif lié à la clôture des jours de fête avant une période de sobriété.
Une tradition qui perdure
Aujourd’hui, même si les prescriptions religieuses autour du Carême ne rythment plus la vie de tous comme par le passé, la tradition des beignets de Carnaval perdure :
- comme une occasion festive, un moment de partage autour du sucré avec la famille ou les amis ;
- comme une expression culturelle locale – chaque village peut revendiquer sa recette, sa forme ou son nom ;
- et comme un repère saisonnier, qui annonce les premières festivités de printemps et les carnavals populaires.
Les Carnavals d’Alsace
Dès janvier et pendant 3 mois, l’Alsace vit une saison festive, où carnavals et cavalcades colorent villes et villages. Cette tradition est profondément enracinée dans l’histoire locale, héritée à la fois des pratiques populaires germaniques et des fêtes chrétiennes de fin de Carême.
Dans de nombreuses communes, la période carnavalesque s’étend au-delà du Mardi Gras, avec des bals masqués, des défilés et des rituels qui unissent toutes les générations.
Voici quelques dates à mettre à votre calendrier pour vos sorties futures :
- 15 février : Jettingen, Reiningue, Soultzmatt, Mothern, Hilsenheim
- 16 février (Lundi des Roses) : Sundhouse
- 17 février (Mardi Gras) : Hoerdt
- 18–22 février : Grand Carnaval de Mulhouse
- 20 février : Bindernheim
- 21–22 février : Sélestat (Carnaval des Machores, cavalcade nocturne et grandes parades festives), Saverne (cavalcade le 21 au soir)
- 22 février : Roppenheim, Oltingue, Saverne
- 28 février : Marmoutier, Rhinau, Munster (Carnaval des enfants), Colmar (début du carnaval), Staffelfelden (début du carnaval, cavalcade le dimanche)
- 1er mars : Battenheim, Buhl, Lutterbach, Wissembourg, Buhl, Lutterbach
- 7 mars : Michelbach‑le‑Bas, Steinbrunn‑le‑Bas (soir)
- 7–8 mars : Rosheim (Carnaval vénitien sur deux jours)
- 8 mars : Lièpvre, Pfastatt, Pfetterhouse, Rouffach, Village‑Neuf, Reichshoffen
- 28 mars : Schlierbach
- 29 mars : Brunstatt, Dannemarie, Masevaux‑Niederbruck, Soultz, Strasbourg (grande cavalcade et village festif)
- 12 avril : Cernay, Wittenheim (Carnaval des familles)
- 26 avril : Sierentz
Ces carnavals mêlent humour, créativité et esprit de dérision, et s’accompagnent parfois de rituels populaires comme les crémations symboliques des sapins de Noël pour « chasser les démons de l’hiver » – comme perdure le Schiwahuffa à Maisonsgoutte, par exemple.