Pesticides interdits,
le Conseil d'État a tranché

Article du 28 mai 2026

Le 13 mai 2026, le Conseil d’État a tranché. Le gouvernement pouvait légalement suspendre l’importation de fruits, légumes et céréales en provenance de pays hors Union européenne contenant des résidus de cinq pesticides interdits d’utilisation en France.

Une victoire juridique attendue, qui consacre une vérité simple que producteurs, restaurateurs et consommateurs conscients portent depuis des années : on ne peut pas interdire à nos agriculteurs ce qu’on laisse entrer par la porte de derrière.

Le paradoxe du double standard

La situation est connue, documentée, et pourtant longtemps restée sans réponse concrète. Les producteurs français sont soumis à des règles rigoureuses que leurs concurrents étrangers ne respectent pas, tout en étant confrontés à une pression sur les prix exercée par des importations moins contraintes.

Pendant ce temps, selon l’association Foodwatch, 80 % des produits testés en France — soit douze sur quinze — présentaient des traces de pesticides interdits au sein de l’Union européenne. Un chiffre qui donne le vertige et qui soulève une question de fond : à quoi sert d’interdire une substance à un maraîcher de l’Hérault ou un arboriculteur alsacien si cette même substance revient dans les étals sous forme d’agrumes marocains, de pommes de terre égyptiennes ou de fruits exotiques brésiliens ?

Des associations comme Générations Futures, Foodwatch et le CCFD-Terre Solidaire ont depuis longtemps dénoncé cette « politique du double standard » — consistant à interdire certains produits en Europe tout en continuant à les exporter vers des pays tiers, d’où ils reviennent ensuite sur les marchés européens sous forme de denrées alimentaires. Une contradiction cynique qui fragilise à la fois la santé publique, la crédibilité des normes européennes et l’avenir des filières agricoles qui fournissent des efforts considérables pour s’y conformer.

Cinq substances, des dangers avérés

L’arrêté du 5 janvier 2026, au cœur de la décision du Conseil d’État, vise cinq substances phytopharmaceutiques interdites d’utilisation dans l’Union européenne : le carbendazime, le bénomyl, le glufosinate, le thiophanate-méthyl et le mancozèbe. Ce ne sont pas de vagues suspects — ce sont des substances dont la dangerosité est documentée par les plus hautes instances scientifiques européennes.

Le mancozèbe, utilisé notamment sur les avocats, les mangues et les poivrons, est classé perturbateur endocrinien par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (AESA) et cancérogène suspecté, toxique pour la reproduction par l’Agence européenne des produits chimiques. Le carbendazime répond aux critères de classification mutagène et reprotoxique de catégorie 1B, et constitue un perturbateur endocrinien potentiel, persistant et toxique pour l’environnement, en particulier pour les milieux aquatiques.

Ces substances sont interdites en Europe depuis plusieurs années. Pourtant, les seuils maximaux de résidus autorisés pour les produits importés — les fameuses limites maximales de résidus, ou LMR — n’avaient pas été révisés depuis 2005, date à laquelle ces substances étaient encore en usage.

Les autorités françaises ont établi que ces seuils obsolètes conduisaient, en cas d’exposition alimentaire, à un dépassement des valeurs toxicologiques de référence désormais retenues. Autrement dit : ce qui était tolérable scientifiquement en 2005 ne l’est plus en 2026.

La décision du Conseil d'État

Face à l’inertie de la Commission européenne, qui n’avait pas révisé ces LMR malgré plusieurs alertes françaises depuis décembre 2025, le gouvernement a activé la clause de sauvegarde prévue par le droit européen — l’article 54 du règlement n° 178/2002 — et suspendu l’importation, l’introduction et la mise sur le marché des denrées concernées.

La Chambre syndicale des importateurs français de fruits et légumes a immédiatement saisi le Conseil d’État pour obtenir l’annulation de cet arrêté, invoquant notamment une violation des règles de libre circulation des marchandises et une incompétence des autorités françaises.

Le Conseil d’État a rejeté l’ensemble de ces arguments. Il a jugé que l’arrêté s’appuyait sur des données scientifiques fiables, récentes et précises, que les mesures adoptées étaient proportionnées, et que d’autres solutions — comme un simple étiquetage ou une information des consommateurs — auraient été insuffisantes pour protéger la santé humaine.

Une victoire nette pour la protection des consommateurs et, par ricochet, pour tous les acteurs de la filière qui travaillent dans le respect des normes.

Ce que cela change concrètement

Pour un maraîcher alsacien qui cultive ses pommes de terre sans fongicides interdits, pour un arboriculteur qui renonce au carbendazime au prix d’une charge de travail et d’un coût supplémentaires, pour un restaurateur qui choisit ses approvisionnements en conscience auprès de producteurs locaux certifiés : cette décision est une reconnaissance. Elle dit que les règles du jeu ne peuvent pas indéfiniment pencher d’un seul côté.

Le gouvernement a par ailleurs transmis début mars 2026 un projet de loi d’urgence agricole qui prévoit que le ministre de l’Agriculture puisse suspendre l’importation de denrées contenant des résidus de pesticides interdits dans l’Union européenne, dans le but de rétablir des conditions de concurrence plus équitables entre producteurs français et produits importés.

Dans la nuit du 20 au 21 mai, l’Assemblée nationale a franchi un pas supplémentaire en adoptant un amendement qui interdit toute importation de denrées produites avec un pesticide prohibé en France, au nom d’un principe simple : « ce qui est interdit à la production en France ne doit pas pouvoir être réintroduit par les importations ».

Une victoire, mais des questions qui demeurent

Il serait cependant honnête de noter que cette décision, aussi bienvenue soit-elle, comporte ses propres limites. L’association Générations Futures souligne l’incohérence d’une politique qui suspend les importations de ces substances tout en maintenant leur exportation par des entreprises européennes vers des pays tiers.

Interdire à un consommateur français de manger un avocat traité au mancozèbe, tout en laissant des usines européennes continuer à produire et exporter ce même mancozèbe vers les pays producteurs de ces avocats, reste une contradiction difficile à défendre sur le plan éthique.

La question de l’applicabilité pratique mérite aussi d’être posée. Contrôler les résidus de dizaines de substances sur des millions de tonnes de marchandises qui transitent chaque année par les ports français suppose des moyens d’analyse et de contrôle à la hauteur de l’ambition.

Le projet de loi d’urgence agricole prévoit à cet effet la création d’une brigade d’agents spécialisés dans la sécurité sanitaire des denrées alimentaires. Les textes sont là. Reste à les faire vivre.

Pour les chefs et restaurateurs qui font le choix du local, du saisonnier, des producteurs qui travaillent en agriculture raisonnée ou biologique, cette séquence juridique et législative envoie néanmoins un signal clair : la conscience professionnelle et l’exigence sur l’origine des produits ne sont plus seulement des valeurs — elles deviennent progressivement une norme. C’est une bonne nouvelle pour la table française.

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