Depuis des siècles, le sucre sublime les fruits et les conserve, révélant tous leurs arômes. Confitures, gelées, pâtes de fruits, bonbons ou sirops sont garants de savoir-faire, de traditions régionales et de créativité, où le fruit et le sucre s’unissent pour éveiller nos papilles et notre imagination.
La petite histoire du sucre
L’histoire du sucre est un long voyage qui commence il y a plus de 5 000 ans en Nouvelle-Guinée, où la canne à sucre est domestiquée avant de gagner l’Inde. C’est là que l’on découvre comment extraire et cristalliser ce « sel indien » (sarkara, qui donnera « sucre »). Les Perses puis les Arabes perfectionnent les méthodes d’extraction, au point qu’au Moyen Âge, les marchands arabes introduisent le sucre en Méditerranée via la Sicile, Chypre et l’Andalousie. Rare, précieux et vendu chez les apothicaires, il est alors considéré comme un remède réservé aux élites.
À partir du XVe siècle, les grandes explorations changent radicalement son destin. Les Portugais et les Espagnols implantent la culture de canne aux Açores, au Brésil, puis dans toutes les Antilles. La demande explose en Europe : le sucre devient la nouvelle « épice blanche ». Cette expansion s’appuie cependant sur le système tragique de la traite esclavagiste, faisant du sucre l’un des moteurs économiques les plus sombres de l’époque moderne.
Le XIXe siècle marque un tournant décisif avec la découverte du sucre de betterave. En 1747, l’Allemand Andreas Marggraf identifie la présence de saccharose dans la betterave, mais c’est Napoléon Ier qui, pour pallier le blocus continental empêchant l’importation de sucre de canne, encourage massivement la production de betteraves sucrières en Europe. À partir de là, le sucre devient accessible à toutes les classes sociales : confitures, confiseries, pâtisseries et boissons sucrées se démocratisent.
Au XXe siècle, l’industrie se modernise et la chimie alimentaire permet d’extraire et d’utiliser d’autres sources sucrantes, comme les sirops de glucose, sucre inverti, fructose, puis édulcorants. Aujourd’hui, les enjeux se déplacent : on interroge la provenance, l’impact environnemental, la consommation raisonnable, et on assiste au retour de sucres plus artisanaux, tels que les miels, sirops de fruits, sucres bruts, et autres préparations naturelles.
La betterave à sucre en Alsace
Souvent éclipsée par la vigne, les pommes ou les asperges, la betterave à sucre a pourtant longtemps été un pilier de l’agriculture alsacienne. Introduite massivement au XIXe siècle pour répondre à la demande en sucre et réduire la dépendance à la canne, elle s’est parfaitement adaptée aux sols de la plaine rhénane et au climat.
Sa culture intensive a rapidement structuré le paysage agricole, devenant une source de revenus stable pour les exploitations locales. Malgré la concurrence des grandes plaines du Nord et du Centre Est de la France, la betterave demeure un maillon de la rotation culturale* alsacienne. La filière repose sur un équilibre entre terre et industrie. Après la récolte, les betteraves sont transportées vers les sucreries régionales où le sucre est extrait par pressage, purification et cristallisation.
Aux côtés de la production industrielle classique, certaines initiatives locales valorisent aujourd’hui la betterave autrement : sirops, mélasses ou sucre non raffiné, issus de circuits courts et de petites unités artisanales. De même que certains producteurs mettent également l’accent sur la durabilité à travers une fertilisation raisonnée, des bandes fleuries pour la biodiversité, une gestion de l’irrigation et une réduction des intrants chimiques.
*La rotation culturale, quèsaco ?
En Alsace, comme ailleurs, les exploitations pratiquent la rotation des cultures, année après année, pour maintenir la fertilité du sol, limiter les maladies et les ravageurs, et optimiser les rendements.
La betterave à sucre est une culture exigeante en nutriments, elle laisse le sol appauvri si elle est cultivée plusieurs années de suite. Le blé est souvent cultivé l’année suivante pour profiter des nutriments restants et préparer le sol pour la culture remplaçante.
Le maïs peut suivre le blé ou la betterave selon les plans de rotation, utile pour ses besoins en azote et pour alterner les familles de plantes. Le colza quant à lui est généralement implanté avant le blé (comme culture d’hiver) pour enrichir le sol en matière organique et détruire certaines mauvaises herbes ou maladies.
Cette succession assure un équilibre naturel du sol et limite le recours aux engrais chimiques. On parle de rotation annuelle, où chaque parcelle voit défiler ces cultures sur plusieurs années, mais jamais toutes en même temps.
Confitures et gelées
La confiture, comme beaucoup d’autres mets, trouve ses racines dans les recettes antiques lorsqu’on plongeait déjà les fruits dans du miel pour les conserver, bien avant l’arrivée du sucre de canne en Europe. Elle naît de la cuisson directe du fruit avec le sucre, selon un principe devenu classique dès le Moyen Âge lorsque les épices et le sucre, importés d’Orient, commencent à transformer les cuisines aristocratiques. La gelée, elle, s’appuie uniquement sur le jus filtré des fruits : une technique perfectionnée au XVIIIe siècle grâce à l’usage maîtrisé de la pectine naturelle contenue dans les coings, au point que les cuisinières nommaient autrefois leurs gelées réussies « diamants de fruits ».
On en fait toute une marmelade
Au Royaume-Uni, la marmelade est un symbole national, au point de s’inviter dans la pop culture : l’ours Paddington, par exemple, ne se sépare jamais de son célèbre sandwich à la marmelade d’orange ; dans le roman de Ian Fleming, James Bond apprécie les petits-déjeuners très britanniques, où la marmelade d’orange tient une place prépondérante ; plus récemment, la série Downton Abbey montre plusieurs fois l’importance du breakfast aristocratique du début du XXe siècle, où la marmelade figure parmi les préparations phares.
Élaborée traditionnellement avec des agrumes (orange amère de Séville en tête), elle se distingue par l’utilisation des zestes, dont l’amertume maîtrisée donne profondeur et structure. Tartinée au petit-déjeuner ou agrémentant des gâteaux comme les célèbres marmalade cakes, elle incarne tout un art de vivre britannique. Sa particularité repose sur cet équilibre complexe entre acidité, sucre et amertume, héritage de siècles de traditions culinaires.
Les confits, poésie du terroir
Le confit, plus dense et souvent plus sirupeux que ses cousines, relève d’une logique de concentration. Il perpétue l’esprit des fruits confits de Provence, mis au point par les maîtres confiseurs d’Apt dès le XIVe siècle. Cependant, l’univers du confit ne se cantonne pas qu’aux fruits. Les confits salés (d’oignon, d’échalote ou encore de poivron) accompagnent merveilleusement foie gras, fromages et viandes avec une douceur caramélisée qui équilibre les saveurs. Plus délicates encore, les préparations florales (rose, violette, lavande, pissenlit…) offrent des parfums surprenants, capturant l’essence des pétales dans une texture soyeuse. Leur fabrication demande un savoir-faire précis : macération, infusion contrôlée, cuisson douce. À la croisée du jardin et du potager, ces confits révèlent une certaine dimension sensible du végétal et du sucre.
Pâtes de fruits, jolies, jolies
Savamment concentrées, les pâtes de fruits sont le résultat d’un art délicat qui transforme la pulpe en un petit carré moelleux, éclatant de saveurs et de couleurs naturelles. Coing, abricot, poire, framboise ou myrtille, chaque variété de fruit y révèle son caractère avec une intensité incomparable, offrant à la dégustation un concentré de saison et de terroir. Leur fabrication repose sur un équilibre subtil entre sucre et pectine, souvent enrichi d’un léger jus de citron pour stabiliser les arômes et la couleur, tandis qu’une cuisson parfaitement maîtrisée fixe la texture sans altérer la vivacité du fruit. Longtemps consommées comme friandises d’exception, elles ont traversé les siècles, des confiseries royales du XVIIIe siècle aux créations contemporaines des maîtres confituriers.
Sucreries d’antan
Étroitement lié à l’arrivée du sucre en Europe, l’histoire des bonbons et sucreries commence. Au Moyen Âge. Le sucre est importé du monde arabe et demeure extrêmement coûteux. Utilisé par les apothicaires et par les cuisiniers des grandes cours, il sert à préparer dragées, fruits confits ou pâtes sucrées, souvent considérés autant comme remèdes que comme friandises. Plus tard les premières formes de confiserie restent réservées aux tables aristocratiques et aux grandes occasions. Un tournant marque le XIXe siècle avec le développement de la culture de la betterave sucrière en Europe et les progrès de l’industrialisation qui rendent les confiseries beaucoup plus accessibles.
Les boutiques de confiseurs se multiplient dans les villes, tandis que chaque région développe ses propres créations : sucres d’orge, berlingot de Carpentras, Roudoudou, Bêtises de Cambrai, Anis de Flavigny, Pastille Vichy, Bergamottes de Nancy, Grisettes de Montpellier, Violettes Cristallisées de Toulouse, bonbons des Vosges et bien d’autres.
Dans le même temps, les fêtes foraines et les foires participent à populariser ces douceurs. Dès la fin du XIXe siècle, ces lieux joignent divertissement et gourmandise, et associent le sucre à la fête et à l’enfance. Les marchands travaillent par-dessus tout le visuel et l’aspect pratique pour consommer en marchant : pommes d’amour, nougats, pralines chaudes ou chichis sucrés, et dès début du XXe siècle, la barbe à papa.
Bonbons des Vosges
Les bonbons des Vosges ont bâti leur renommée sur une alliance vertueuse entre sucre et plantes locales, notamment le sapin, les bourgeons, la menthe des forêts ou encore les herbes médicinales des montagnes.
Nés au XIXe siècle, ils étaient d’abord prisés pour leurs vertus adoucissantes avant de devenir des friandises emblématiques.
Leur fabrication traditionnelle (cuisson lente du sucre, infusion naturelle, moulage à chaud) perdure dans plusieurs maisons historiques, garantes d’un savoir-faire authentique qui contribue à leur réputation.
Printemps 2026
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