Le Donon

À la frontière de l’Alsace et de la Lorraine, une silhouette trapue coiffée d’un petit temple antique domine la forêt vosgienne depuis des millénaires. Le Donon, 1 009 mètres d’altitude, n’est pas seulement l’un des plus beaux sommets du massif : c’est un site où se superposent la préhistoire, les dieux celtes et romains, l’architecture du Second Empire et les cicatrices de deux guerres mondiales. Longtemps avant que les cartes ne dessinent une frontière entre les deux régions, les hommes venaient déjà y chercher quelque chose de plus grand qu’eux.

Une montagne vénérée depuis la préhistoire

Le caractère sacré du Donon ne date ni des Romains ni même des Celtes : il remonte à la préhistoire. Sa silhouette, visible de très loin dans le paysage vosgien, en a fait un point de repère et de rassemblement pour les populations néolithiques, dès environ 3000 ans avant notre ère.

Des vestiges d’enceinte fortifiée datant d’environ mille ans avant J.-C. sont d’ailleurs toujours visibles autour du sommet, preuve que le lieu servait déjà de refuge collectif bien avant l’arrivée des légions romaines.

L’isolement de la montagne, à l’écart des grandes vallées habitées, a favorisé au fil des siècles la naissance de légendes où se mêlent mythe et réalité — jusqu’à cette croyance tenace, aussi poétique qu’invérifiable, selon laquelle l’esprit du lieu aurait présidé à l’inspiration de Victor Hugo.

Le nom même de « Donon » porterait la trace de cette histoire ancienne : il dériverait du celtique Dun, qui signifie « montagne », ou de Dunos, l’« enceinte fortifiée ». Le site est mentionné par écrit dès 1172 sous le nom de Ferratus Mons, avant d’être définitivement désigné comme « Donon » à partir de 1436.

Un carrefour sacré entre trois peuples celtes

Avant même la conquête romaine, le Donon occupait une position singulière : il marquait le point de contact entre trois peuples celtes, les Médiomatriques au nord, les Triboques à l’est et les Leuques au sud. Cette situation de frontière naturelle explique en partie pourquoi la montagne est devenue un lieu de culte partagé plutôt qu’un simple territoire disputé.

Les tribus qui s’y retrouvaient y vénéraient Teutatès, figure paternelle du peuple gaulois, mais aussi Cernunnos, dieu à la ramure de cerf associé à la nature sauvage, et Vosegus, divinité locale et mystérieuse censée incarner l’esprit même de la montagne — un nom qui a d’ailleurs donné naissance à celui des Vosges. La présence d’une source près du sommet suggère également l’existence d’un culte de l’eau, fréquent chez les peuples celtiques de la région.

Le sanctuaire gallo-romain dédié à Mercure

Avec la romanisation de la Gaule, le Donon change de visage sans perdre sa vocation religieuse. À partir du Ier siècle, le dieu Mercure — protecteur des voyageurs, du commerce et de la richesse — se substitue progressivement à Teutatès. Un vaste sanctuaire lui est consacré, dont la construction est datée avec précision par les inscriptions retrouvées sur les linteaux de porte : l’an 103 après J.-C.

Aux IIe et IIIe siècles, le site atteint son apogée architecturale. Les archéologues ont mis au jour les traces de plusieurs édifices : un temple d’accueil rectangulaire d’environ 11 mètres sur 7,60, construit en gros blocs de grès et couvert d’une toiture de tuiles sur charpente bois ; un amphithéâtre semi-circulaire où étaient disposées des stèles votives représentant Mercure, Cernunnos, Jupiter et Vosegus ; et, plus haut, les vestiges d’un temple circulaire en bois considéré comme l’édifice cultuel le plus ancien du sommet.

Une « voie sacrée », jadis bordée de colonnes et de stèles, reliait ces différents sanctuaires jusqu’à la table sommitale, considérée comme l’endroit le plus sacré de la montagne, où se déroulaient probablement des cérémonies en plein air.

Le déclin du site antique intervient bien plus tard, à l’époque moderne : au XVIIIe siècle, les pierres du temple principal sont réemployées pour construire les réservoirs d’eau des forges voisines de Framont, un pillage patrimonial qui a effacé une grande partie des structures d’origine.

Aujourd’hui, les sculptures et stèles authentiques retrouvées sur le site sont conservées au musée archéologique de Strasbourg et au musée départemental d’art ancien et contemporain d’Épinal ; seules des copies sont exposées en plein air, sur le Donon lui-même.

Le temple de 1869 : un caprice archéologique du Second Empire

Le bâtiment qui coiffe aujourd’hui le sommet et que l’on associe spontanément au « temple du Donon » n’a donc rien d’antique : c’est une création du XIXe siècle.

En 1869, sous le Second Empire, Napoléon III commande la construction d’un édifice de style gréco-romain destiné à accueillir un musée archéologique consacré aux vestiges découverts sur place.

 

Ce pastiche néo-grec en grès rose, à colonnades ouvertes sur ses quatre faces, remplace une simple cabane qui servait jusque-là d’abri aux voyageurs, ainsi qu’une pyramide géodésique utilisée pour des relevés topographiques liés à la méridienne de l’observatoire de Paris.

Le musée du temple a fonctionné jusqu’en 1958. Aujourd’hui vide, l’édifice n’en reste pas moins le symbole visuel du Donon, visible à des kilomètres à la ronde, et continue d’incarner cette passion très XIXe siècle pour l’Antiquité classique, réinterprétée à la sauce impériale.

Les blessures du XXe siècle : le Donon dans les deux guerres mondiales

Montagne-frontière, le Donon a aussi payé le prix de sa position géographique. Après l’annexion de l’Alsace-Moselle en 1871, la nouvelle frontière franco-allemande passait littéralement à ses pieds, transformant le sommet en poste d’observation stratégique pour l’armée allemande.

En août 1914, dès les premières semaines de la Première Guerre mondiale, le secteur est le théâtre de combats d’une violence extrême, qui font plus de deux cents victimes dans les deux camps.

Les traces en sont encore visibles aujourd’hui au Petit Donon, sommet voisin : abris bétonnés à demi enfouis dans la végétation, stèles funéraires taillées dans le grès local, noms de soldats gravés dans la roche par leurs camarades.

Ce patrimoine mémoriel, discret mais poignant, contraste avec la sérénité apparente du paysage forestier environnant.

La région a également connu, plus tard, le tragique épisode des « passeurs » : ces hommes qui, au péril de leur vie, guidaient à travers la montagne les Alsaciens cherchant à échapper à l’annexion et, après 1914, à l’incorporation de force décrétée par l’occupant.

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