La Krutenau

À deux pas de la cathédrale, de l’autre côté du pont Saint-Guillaume, s’étend un quartier que les guides touristiques évoquent souvent moins que la Petite France, mais que les Strasbourgeois eux-mêmes revendiquent comme leur préféré. La Krutenau, ancien faubourg de maraîchers et de bateliers devenu haut lieu de la vie étudiante et nocturne, incarne une autre facette de Strasbourg : moins photogénique au premier regard, mais tout aussi riche en histoire, et résolument plus vivante à l’année.

Un nom né des marécages

Le nom même de « Krutenau » intrigue depuis longtemps les historiens locaux, et son origine exacte reste débattue. L’explication la plus répandue veut qu’il associe le mot alsacien Krut (le chou, ou plus largement les légumes et herbes potagères) au suffixe Au, qui désigne en vieil allemand une prairie entourée d’eau — un suffixe que l’on retrouve dans plusieurs autres quartiers ou communes de la région, comme la Robertsau, la Meinau ou la Wantzenau.

Cette lecture renvoie directement au passé maraîcher du secteur, mentionné dès le XIVe siècle sous la forme « Crutenowe », lorsqu’on y cultivait effectivement du chou destiné à la choucroute.

D’autres historiens, dont Adolphe Seyboth, avancent toutefois une hypothèse différente : le nom viendrait plutôt du vieux mot germanique Krutten ou Kruten, qui signifiait « obstacle » — une allusion aux terrains marécageux et difficilement cultivables qui caractérisaient alors la zone. Le quartier était en effet, à l’origine, un vaste espace humide traversé de nombreux cours d’eau, si bien qu’on le désignait autrefois sous le nom de « Krutenau in undis », littéralement « la Krutenau au milieu des ondes ».

Ce passé aquatique a laissé une empreinte durable dans la toponymie locale : quai des Bateliers, quai des Pêcheurs, place Saint-Nicolas-aux-Ondes, place du Pont-aux-Chats ou encore cours du Brochet rappellent tous cette époque où l’eau structurait entièrement la vie du quartier.

© Philémon Henry

Le temps des bateliers, des pêcheurs et des maraîchers

Pendant plusieurs siècles, la Krutenau doit son existence et son activité économique à un bras d’eau aujourd’hui disparu : le Rheingiessen, qui reliait le Rhin à l’Ill et offrait un accès direct au port de Strasbourg, alors situé au cœur de la ville, près de l’ancienne douane.

Toutes les marchandises arrivant d’Europe par voie fluviale transitaient par ce canal stratégique, faisant du quartier un lieu de passage animé, peuplé de bateliers, de pêcheurs et de métiers de l’eau aujourd’hui oubliés — nautoniers, calfats — aux côtés des maraîchers qui exploitaient les terres asséchées progressivement grâce à un réseau de canaux et d’écluses.

Le caractère fluvial du quartier s’efface pourtant peu à peu à partir du XIXe siècle. Le Rheingiessen, devenu trop étroit pour les besoins du trafic fluvial moderne, est définitivement comblé en 1872 pour laisser place à une nouvelle artère : l’actuelle rue de Zurich, dont le tracé sinueux épouse encore aujourd’hui celui de l’ancien canal.

© Philémon Henry

De quartier militaire et ouvrier à foyer populaire

L’annexion de Strasbourg par le royaume de France, à la fin du XVIIe siècle, transforme durablement la physionomie du secteur.

Pour renforcer les défenses de la ville, les autorités françaises font construire, à partir de 1682, un important quartier militaire à proximité immédiate de la Krutenau — casernes, arsenaux et hôpitaux militaires s’y multiplient, et les gens de l’eau doivent désormais composer avec une présence militaire croissante.

Le XIXe siècle apporte une nouvelle mutation avec l’essor industriel : la Manufacture des tabacs, unique usine de ce type à Strasbourg, s’installe au cœur du quartier et emploie plusieurs centaines d’ouvrières, tandis que d’autres établissements artisanaux, comme les ateliers de verrerie et de porcelaine Neunreiter, viennent compléter ce tissu populaire.

Le quartier devient alors un faubourg pauvre et dense, à l’écart du prestige de la Grande Île toute proche.

La métamorphose étudiante et festive

Le grand tournant de la Krutenau intervient dans les années 1970. La fermeture des casernes de l’Esplanade, remplacées par le campus universitaire, entraîne une profonde réhabilitation de l’habitat : les logements insalubres du quartier sont rénovés et subdivisés en petits appartements, particulièrement adaptés à une population étudiante alors en pleine expansion.

Cette transformation se fait au prix d’un changement sociologique important, les anciens habitants du quartier étant progressivement relogés dans des ensembles sociaux construits en périphérie de la ville.

Depuis la fin des années 1980, la Krutenau s’est imposée comme l’un des principaux centres de la vie nocturne strasbourgeoise. La rue de la Krutenau elle-même, artère la plus animée du secteur, concentre bars et petits restaurants où se croisent étudiants et habitués, en particulier les soirs de week-end.

Aux anciennes maisons de bateliers et à la Manufacture des tabacs ont progressivement succédé des adresses plus contemporaines : bars à cocktails, restaurants végétariens, galeries d’art et boutiques indépendantes, sans que le quartier ne perde pour autant son caractère populaire et sa taille humaine.

Ce qu'il reste à découvrir

Contrairement à la Petite France, la Krutenau ne se distingue pas par un monument emblématique unique, mais par une atmosphère de vie de quartier que beaucoup de Strasbourgeois jugent irremplaçable.

On peut néanmoins y observer un vestige important de l’enceinte médiévale de la ville, conservé derrière l’église Sainte-Madeleine, ainsi que la jolie place des Orphelins, propice à la flânerie en journée.

Les amateurs d’architecture pourront pousser jusqu’à la rue de l’Académie pour admirer les décors de céramiques polychromes de la Haute école des arts du Rhin, tandis que les nostalgiques d’un Strasbourg plus populaire apprécieront les Bains municipaux, ouverts depuis 1908 sous leur voûte de béton armé, véritable institution du quartier.

Le quai des Bateliers, récemment réaménagé, offre pour sa part l’une des plus agréables promenades du secteur : on y longe l’Ill en admirant, de l’autre côté de l’eau, les toits de la Grande Île et la silhouette de la cathédrale, avant de pouvoir rejoindre à pied, un peu plus loin, les autres quartiers du centre historique.

© Philippe de Rexel

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