Contraction de « breakfast » et « lunch », le brunch est un mot-valise né dans l’effervescence noctambule de l’Angleterre victorienne. C’est en 1895, sous la plume du journaliste Guy Beringer, que le terme apparaît pour la première fois dans un article du magazine londonien Hunter’s Weekly, intitulé « Brunch : A Plea ». Un texte à moitié sérieux, à moitié facétieux, qui plaide pour un repas tardif du dimanche, plus léger que le traditionnel Sunday roast, capable de réconcilier les noctambules épuisés avec la nécessité de se nourrir sans pour autant affronter le carillon matinal de l’église.
L’idée séduit vite la bonne société britannique, avant de traverser l’Atlantique et de devenir, dans les années 1930, un rituel prisé des grandes métropoles américaines — New York et Chicago en tête — où il se pare de mimosas et de bloody mary pour soigner les lendemains de fête. En France, il faudra patienter jusqu’aux années 1980, puis surtout 1990, pour voir la formule s’installer durablement dans les cafés branchés de la capitale, avant d’essaimer en régions.
En Alsace, terre longtemps arc-boutée sur ses propres rites dominicaux, le brunch a fini par trouver sa place avec appétit, porté par la conviction tranquille que bien manger le dimanche est une affaire sérieuse — voire, ici plus qu’ailleurs, une affaire d’identité.
Du remède anti-gueule de bois au rituel mondial
L’histoire du brunch a ceci d’amusant qu’elle naît d’un problème très concret : que faire d’un estomac fragile et d’un réveil tardif, un dimanche matin, quand la tradition impose un déjeuner copieux — rôti, tourte, pommes de terre en sauce — dès la sortie de la messe ?
Beringer, dans sa tribune, égrène les arguments en faveur de ce nouveau repas : il rend le petit-déjeuner matinal « non seulement inutile, mais carrément ridicule », il autorise la grasse matinée sans culpabilité, et il transforme la torpeur du dimanche en moment de sociabilité choisie plutôt que subie. Ce qui n’était qu’une proposition provocatrice dans les colonnes d’un magazine londonien devient, en quelques décennies, un phénomène culturel mondial.
Popularisé dans l’imaginaire collectif par les séries américaines — de Sex and the City à ses innombrables héritières —, le brunch essaime ensuite dans le monde entier, chacune de ses escales culturelles le réinventant à sa manière : le dim sum cantonais, le smörgåsbord suédois, les pancakes hollandais nappés de sirop stroop.
En France, le mouvement démarre timidement dans les années 1980, avant de s’ancrer véritablement dans le paysage parisien au cours des années 1990, porté par une génération urbaine en quête de rituels plus souples que les codes rigides du repas dominical classique.
Il lui faudra ensuite une bonne décennie supplémentaire pour irriguer les régions et, en Alsace notamment, gagner ses lettres de noblesse au sein des grandes villes — Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Sélestat — avant de s’étendre aux communes environnantes, porté par les hôtels, les restaurants, les salons de thé et même certaines boulangeries qui y voient une alternative gourmande au déjeuner dominical traditionnel.
Manger sans regarder l'heure
Le brunch a ceci de subversif qu’il refuse le temps qui court. Il revendique le droit à la lenteur, à la conversation qui s’étire, au café qu’on ne finit pas d’un trait, à l’assiette qu’on ressert sans calcul. Les philosophes grecs distinguaient déjà chronos — le temps qui s’écoule, qui presse, qui comptabilise — de kairos — le temps suspendu, qualitatif, celui de l’instant saisi et pleinement habité. Le brunch, dans sa nature même, est un moment de kairos pur.
On n’y vient pas pour se nourrir vite ; on y vient pour habiter le présent, assiette après assiette, comme on lirait un livre qu’on n’a pas envie de finir. Il n’a ni début franc ni fin nette : il s’étire entre onze heures et quinze heures, glissant du sucré vers le salé, du café vers le vin blanc, sans jamais imposer de rupture.
En Alsace, où le dimanche a longtemps été un temps sacré au sens presque liturgique du terme — jour de messe, jour de famille, jour où l’on ralentit délibérément le pas —, cette nouvelle sacralité laïque du repas partagé sans hâte résonne avec quelque chose d’ancien et de profondément familier.
Comme si le brunch, loin d’être une mode venue d’ailleurs, n’était finalement que le nom moderne d’une vérité que la région a toujours su pratiquer : la table est un refuge, et le temps qu’on y passe n’est jamais du temps perdu.
Cette philosophie du « prendre le temps » n’est d’ailleurs pas une coquetterie récente en terre alsacienne : elle infuse depuis longtemps l’art de recevoir localement, entre repas qui s’étirent, discussions qui se prolongent autour d’un digestif, et cette conviction tenace que la convivialité vaut bien quelques heures dérobées à l’agenda.
L'Alsace, une région qui a toujours su prendre son temps
Ce qui frappe, quand on observe la manière dont le brunch s’est enraciné en Alsace, c’est à quel point il a su composer avec l’identité culinaire locale plutôt que de s’y substituer.
Le concept, arrivé dans les grandes villes de la région — Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Sélestat —, s’est ensuite diffusé vers les communes environnantes, porté aussi bien par des établissements hôteliers que par des restaurants ou des salons de thé, chacun réinterprétant la formule à sa façon.
Le kouglof, brioche moelleuse aux raisins secs et aux amandes effilées que l’on déguste traditionnellement le dimanche matin avec un café, illustre bien cette capacité de la table alsacienne à faire du petit-déjeuner dominical un moment presque cérémoniel, bien avant que le mot « brunch » n’entre dans le vocabulaire régional.
Le brunch alsacien, tel qu’il se pratique aujourd’hui, ne renie donc rien de cet héritage : il l’englobe, le prolonge, l’hybride avec des influences venues d’ailleurs. Sur les buffets dominicaux, les viennoiseries et les pâtisseries locales côtoient désormais des propositions plus voyageuses — foie gras maison, saumon en bouchée, volaille d’Alsace au sésame, touches asiatiques ou levantines —, preuve que la région a fait du brunch un espace de créativité culinaire plutôt qu’une simple importation anglo-saxonne.
Ce mariage entre tradition et nouveauté dit quelque chose de plus large sur l’art de vivre alsacien : une région qui n’a jamais craint d’absorber les influences extérieures — germaniques, suisses, françaises — pour en faire une cuisine métissée et singulière.
Le brunch, en cela, n’est qu’un nouvel épisode d’une longue histoire d’hospitalité et de gourmandise partagée, où le repas du dimanche reste, plus qu’ailleurs, un moment sacré qu’on ne bouscule pas.