Une curiosité insatiable
Je suis originaire du Haut-Rhin, à Rixheim, où j’ai grandi et suivi toute ma scolarité jusqu’au bac ES. J’avais de bons résultats scolaires, il était donc normal de faire un cursus général à l’époque.
Quand je suis partie étudier en fac de psychologie à Strasbourg, j’avais déjà la bougeotte et j’étais ravie de quitter mon coin.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé aller au restaurant, particulièrement pour observer l’habileté des serveurs. Poussée par l’émulation, je fais mes débuts dans le service en restauration en parallèle de mes études. D’abord au Gruber à Strasbourg, durant la saison estivale.
Puis, en 2008, je pars vivre à Londres pendant trois ans, à tout juste 20 ans. Cette ville cosmopolite me marque profondément par sa diversité culinaire. Je travaille notamment à The Oak, une adresse très « fancy » (« raffinée ») qui propose une cuisine méditerranéenne aux accents italiens, et dotée d’un bar à cocktails. À l’époque, The Oak correspond tout à fait à mon jeune âge – un restaurant contemporain, animé, avec une sélection de boissons fascinante. J’y apprends le management, et cette expérience m’exalte.
De retour à Strasbourg, je passe par la Corde à Linge, à la Petite France, et au sein du groupe Diabolo Poivre, qui me nomme manager pour East Canteen.
En 2014, je poursuis mes pérégrinations en poussant la porte de Nicolas Scheidt, chef alsacien installé à Bruxelles. Toujours au service, je découvre sa cuisine d’auteur et le concept de menu unique.
Ces expériences variées – brasserie, gastro-pub, bistrot, loin des étoilés au départ – m’ont permis d’avoir un angle de vue global sur la restauration et ses métiers. Tout me donnait l’envie de reproduire chez moi, avec les copains comme cobayes.
J’ai toujours posé beaucoup de questions, j’aime comprendre, et cette curiosité insatiable me permet de raconter une belle histoire autour de ce que je fais. Je suis heureuse d’avoir tant expérimenté dans mon parcours.
Barr, l'appel de la campagne
En 2017, avec mon associée de l’époque, on ouvre Le Comptoir à Manger à Strasbourg, où j’officie encore une fois côté salle, et qui est un énorme succès pendant trois ans. J’en garde une certaine nostalgie, car c’était le « monde avant covid », une période d’insouciance, et j’ai l’impression que ça n’existera plus.
Et puis, l’appel de la campagne. Le projet à Barr : « Enfin », baptisé ainsi car il a mis beaucoup de temps à voir le jour, de la première visite en 2018 à l’ouverture en 2021.
Le bâtiment n’étant alors qu’une habitation, il y avait tout à faire. Bien que ce fut un combat de longue haleine, tout s’est bien goupillé. Une belle leçon pour garder espoir et détermination !
Notre premier chef nous quitte au bout de deux ans, et c’est à ce moment-là que je passe en cuisine, aux côtés d’une équipe fantastique qui partage ma philosophie.
C’est presque eux qui m’ont formée. En échange, ma compagne et sommelière, Margo, prend la direction de la salle.
Passer côté cuisine m’a fait évoluer, et m’a même apaisée. Lorsque je prépare, je suis dans un état méditatif, concentrée aussi bien sur un levé de filet que sur le dressage. Grâce à ça, je suis aussi devenue très minutieuse.
Chez Enfin, on ne choisit que des produits français, et en énorme majorité d’Alsace (hors cas exceptionnel pour le chocolat et le café en fin de repas). Les épices de la Ferme du Kalblin, à Fréland, avec lesquelles on élabore nos propres mélanges. La pisciculture de Sparsbach. Marthe Kehren, maraîchère à Fessenheim. Ferme Loew à Westhoffen. Christine Spiesser, Maître Boucher Charcutier Traiteur, place Broglie à Strasbourg. Ce lien avec l’Alsace et ses producteurs, c’est le cœur de ce qu’on fait. Une conviction, pas un argument de vente.
À la carte, on propose quatre thèmes par an en accord avec les quatre saisons, sous un menu unique relativement surprise, décliné en formules déjeuner ou dîner, avec un choix entre végétal, poisson ou viande. Chaque saison, des produits « invités » s’y glissent : en ce moment, on cuisine à l’huile d’olive de Xavier Alazard des Baux-de-Provence.
En été, j’aime la fraîcheur dans l’assiette, les herbes aromatiques, les légumes, comme la tomate, la courgette ou le concombre, avec lesquels on s’amuse (en escabèche, en granité, …), à travers une inspiration très méditerranéenne. Pour travailler certains produits toute l’année, comme les agrumes de chez Bachès dans le Roussillon, on utilise la fermentation (pickles, confits). On anticipe les saisons pour condimenter les recettes.À la fois, je ne pourrais jamais me passer de l’hiver alsacien, et je suis super heureuse quand l’été arrive. J’adore le soleil ! Mais pour être juste, toutes les saisons valent le coup. D’où notre concept des quatre menus. J’aime aussi particulièrement le printemps et l’automne, dans lesquels l’Alsace est abondante.
Quand on prend le temps d’observer les paysages qui se transforment au fil des semaines – ici, Barr est magnifiquement entouré des vignes – on mesure toute la chance qu’on a d’être dans une aussi belle région, diversifiée et dynamique, avec des saisons bien distinctes.
L’étoile Michelin est un moteur de persévérance. Il faut être constant. Je le compare au sport de haut niveau, parce que j’en ai beaucoup fait. La haute gastronomie, c’est un peu la Nationale 1. Ça demande une certaine abnégation, de l’endurance et surtout de l’autodiscipline. Mais la passion est un chemin tracé vraiment enrichissant !
De la même manière, en salle, il faut toujours être agréable, attentif et au service de l’autre. Notre cuisine étant ouverte, on a un vrai rapport de proximité avec notre clientèle. Parfois, je retourne côté salle, car j’aime laisser les cuisiniers opérer sans moi. Je n’ai pas envie d’être LA cheffe, je sais que mon équipe est assez armée pour gérer.On est appréciés pour notre posture familiale et ouverte, et en même temps discrète, je crois. On s’adapte très bien pour que la clientèle se sente à l’aise. Le lieu, cosy, y est aussi pour beaucoup.
On réfléchit l’accueil dans sa globalité : dans notre storytelling, tout est cohérent, et on espère sincèrement que l’expérience plaise. En ce sens, cette critique nous définit bien : « Ce qui est très agréable, c’est que vous n’imposez pas votre rigueur à vos clients ».
Le contexte politico-économique n’est pas très rassurant, et on s’interroge beaucoup sur la suite. Le modèle étoilé est un budget. Même s’il y aura toujours une certaine catégorie de clients qui répondra présente, j’ai l’impression que les nouvelles générations ne vont plus vraiment au restaurant, qui est pourtant un lieu de partage et de rencontre. Alors, que restera-t-il après nous ?
Mais je relativise. On a tâtonné depuis une page blanche, et on a obtenu l’étoile au bout d’un an et demi. Les jeunes reviennent en cuisine depuis un creux post-crise sanitaire. Ma générationcontinue d’aller au restaurant. Et Barr est une zone de plus en plus touristique. Que ce soit côté professionnel ou côté clientèle, les passionnés sont toujours là.