La Petite France

Maisons à colombages penchées les unes vers les autres, canaux paisibles où se reflètent les géraniums, ponts de bois et écluses centenaires : la Petite France, à l’extrémité sud-ouest de la Grande Île de Strasbourg, est devenue l’image même de l’Alsace de carte postale. Ce décor, que l’on croirait sorti d’un conte, cache pourtant une histoire bien plus rude que ce que suggèrent ses façades fleuries — celle d’un quartier d’artisans modestes et mal-aimés, dont le nom charmant est né d’une épidémie honteuse.

Un quartier d'artisans, entre eau et odeurs

Dès le Moyen Âge, le sud-ouest de la Grande Île s’organise autour de l’Ill et de ses bras canalisés, dont l’eau vive est indispensable à plusieurs métiers. Meuniers, pêcheurs, bateliers et surtout tanneurs s’y installent pour tirer parti de ce courant : les canaux font tourner les roues des moulins et permettent de rincer en continu les peaux destinées au tannage. Le travail du cuir exige un séchage à l’air libre, ce qui explique la présence, encore visible aujourd’hui, de larges greniers ouverts sous les toits pentus des maisons à colombages — un détail architectural devenu la signature visuelle du quartier, notamment sur la célèbre Maison des Tanneurs, bâtie en 1572.

Ce travail était toutefois loin d’avoir bonne réputation. Les nuisances olfactives des tanneries valaient à leurs artisans d’être relégués aux confins de la ville, dans un secteur alors considéré comme pauvre et mal fréquenté, où se côtoyaient également bourreaux et prostituées. Ironie de l’histoire : ce quartier autrefois marginal, désigné jusqu’au XIXe siècle sous des noms bien moins poétiques — « am Pflanzbad » ou « der Mühlenplan » selon les secteurs — est devenu l’un des plus recherchés et des plus photographiés de toute la région.

Un nom charmant, une origine beaucoup moins romantique

C’est sans doute l’anecdote la plus surprenante du quartier : la « Petite France » ne doit absolument rien à un hommage patriotique. Son origine remonte à la fin du XVe siècle, lorsque les troupes du roi Charles VIII, de retour de la campagne d’Italie de 1494, ramènent avec elles une maladie alors inconnue en Europe du Nord : la syphilis.

Le mal se répand rapidement à travers le continent et prend, selon les pays, des noms différents — « mal napolitain » en France, « mal français » ailleurs en Europe, la maladie étant systématiquement attribuée au voisin.

Strasbourg, alors ville libre du Saint-Empire romain germanique, redoute la contagion. Le Grand Magistrat de la ville décide d’isoler les malades dans un hospice dédié, ouvert au début du XVIe siècle sur le quai Finkwiller, avant d’être déplacé dans le quartier des tanneurs — un secteur déjà peu prisé, où l’on n’imaginait pas installer un établissement plus noble.

Les patients, que l’on surnommait les « Franzose », donnent leur nom à l’établissement : le « Blatterhüs », rebaptisé plus tard, en alsacien, « zum kleinen Fransözel », c’est-à-dire littéralement la « Petite France ».

Le sobriquet, moqueur et un brin stigmatisant, avait quelque chose de paradoxal dans une ville qui n’était alors pas française : on y désignait ainsi le lieu de résidence des porteurs du « mal français », en pleine terre germanique.

Le glissement de sens s’opère lentement mais sûrement : le nom, d’abord réservé au terre-plein qui abritait l’hospice, en vient à désigner l’ensemble du secteur, englobant peu à peu le quartier des tanneurs, celui des moulins et les abords des ponts couverts.

Les historiens du XIXe siècle s’accordent d’ailleurs à dire que la dénomination actuelle, « quartier de la Petite France », ne s’est vraiment généralisée qu’au XXe siècle — un nom bien plus récent que l’architecture qu’il désigne.

Ponts couverts, écluses et barrage Vauban

Le charme du quartier tient aussi à son patrimoine fluvial et militaire. À l’ouest, les ponts couverts — qui doivent leur nom aux toitures de tuiles qui les protégeaient autrefois — forment un ensemble de trois ponts et de quatre tours de défense, construits entre 1230 et 1250 pour protéger la ville.

Ces fortifications ont été largement remaniées au XVIIIe siècle, perdant leur toiture d’origine, mais conservent leurs tours emblématiques, dont la tour du Bourreau et la tour des Français, qui firent longtemps office de prison.

Juste en amont, le barrage Vauban, construit entre 1661 et 1668 sur ordre de l’ingénieur du roi, complétait ce dispositif défensif : en cas de siège, ses treize arches permettaient d’inonder volontairement les terrains environnants pour ralentir la progression d’un ennemi.

Depuis sa terrasse, aujourd’hui accessible librement, s’ouvre l’une des plus belles vues d’ensemble sur les toits à colombages du quartier.

Autre curiosité toujours en fonctionnement : le pont du Faisan, une passerelle mobile actionnée par un système hydraulique qui pivote à chaque passage de bateau-mouche pour laisser filer les embarcations touristiques — un mécanisme qui attire immanquablement les curieux le long des quais.

De la reconstruction à l'inscription au patrimoine mondial

Le visage actuel du quartier doit également beaucoup au XXe siècle. Une partie de la Petite France a été endommagée durant la Seconde Guerre mondiale, ce qui a conduit la ville à engager, dans l’après-guerre, une politique de restauration et de mise en valeur de son bâti ancien plutôt que de le remplacer par une architecture moderne. Cet effort patrimonial a porté ses fruits : en 1988, l’ensemble de la Grande Île de Strasbourg, Petite France comprise, est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO — une reconnaissance qui a considérablement accéléré l’essor touristique du quartier.

Aujourd’hui, les anciennes tanneries et maisons de meuniers abritent pour la plupart des restaurants, des winstubs et des boutiques, sans que l’architecture d’origine n’ait perdu son authenticité. La Maison des Tanneurs, la Maison Haderer ou encore les anciennes Glacières du XIXe siècle — reconverties en hôtel — comptent parmi les adresses les plus emblématiques du secteur.

Visiter la Petite France

Le quartier, assez compact, se parcourt aisément à pied en suivant la rue des Moulins et la rue du Bain-aux-Plantes jusqu’à la place Benjamin-Zix, cœur battant du secteur avec sa vue sur la Maison des Tanneurs.

Comme pour beaucoup de sites très photographiés, mieux vaut s’y promener tôt le matin : les ruelles pavées, les canaux et les façades à colombages s’y révèlent alors dans une lumière plus douce et sans la foule qui envahit le quartier en journée. Une balade en bateau-mouche permet également de découvrir la Petite France sous un angle différent, au fil de l’Ill, en passant sous les ponts couverts et devant le barrage Vauban.

Entre légende touristique et histoire sociale méconnue, la Petite France résume à elle seule l’art alsacien de transformer les blessures du passé en un patrimoine que le monde entier vient photographier.

Comment s’y rendre...

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