Au Lycée hôtelier international de Lille, le 8 octobre, la proclamation des nouveaux MOF a clos cinq jours d’épreuves. Dix-huit professionnels de la 28ᵉ session d’« Un des Meilleurs Ouvriers de France » ont reçu le titre convoité, et avec lui le droit de porter le col bleu-blanc-rouge.
Treize cuisiniers, deux maîtres d’hôtel, deux sommeliers et un barman. C’est la première fois que les finales de ces quatre métiers de bouche se tiennent sur un même site, ce que Luc Chatel, président du COET-MOF, l’organisateur de l’examen, a salué comme « un moment fort, un symbole de ce que la France sait faire de mieux ».
Côté cuisine
Les sujets avaient été tirés au sort le 18 septembre, et les 42 finalistes ont dû réaliser 3 préparations en 5 heures, avec l’aide de 2 commis. Au programme : 6 filets de rougets barbet aux raisins blancs, accompagnés d’une compotée de tomate, orange et anis ; 3 coffres de canard col-vert rôtis saignants, servis avec une sauce cassis, et leurs 6 cuisses cuisinées à la bière et aux endives ; enfin 6 poires farcies d’une mousse de fromage frais de brebis et de Roquefort, avec une sauce ou un sirop au porto rouge et un sorbet de peau de poire. Cet exercice jauge la maîtrise des cuissons, la précision des gestes, l’organisation et le respect d’un cahier des charges très exigeant.
Devant eux se tenaient 39 jurés, sous la présidence d’Alain Ducasse, à la tête de la classe cuisine depuis 2006, entouré de ses vice-présidents Antoine Laborde, Jacques Maximin et Michel Roth. 13 candidats ont atteint le niveau d’excellence exigé, contre 7 en 2018 et 8 en 2022.
« Être MOF représente un véritable accomplissement professionnel. C’est la volonté de toujours viser à l’excellence », a déclaré Alain Ducasse, qui y voit « un signal fort pour le rayonnement de la gastronomie française » et espère que ce mouvement incitera d’autres classes à rejoindre l’examen.
Photo : ©Stephane Mortagne
Tour d'horizon de la promotion
Les treize nouveaux Meilleurs Ouvriers de France de la classe cuisine viennent de tous les horizons, des tables étoilées de Provence aux maisons de montagne, de Paris au Bordelais.
En Provence, deux lauréats portent le col tricolore. Noël Bérard défend une cuisine de produits méditerranéens et de saison à La Bastide, la table étoilée de l’hôtel Capelongue, à Bonnieux. Matthieu Derible, passé par Lameloise, le Relais Bernard Loiseau et La Chèvre d’Or, signe au restaurant gastronomique Le Art, au sein du Château de la Gaude, près d’Aix-en-Provence, une cuisine contemporaine notée 17/20 et quatre toques au Gault&Millau 2026.
Dans les Alpes, trois autres nouveaux MOF mettent les maisons de montagne à l’honneur. Ludovic Nardozza, formé auprès de deux MOF, Philippe Girardon et Jean-Luc Rocha, et champion du monde du lièvre à la royale en 2017, a décroché en 2025 une première étoile pour Asterales, à Corrençon-en-Vercors, puis le trophée Terroir d’exception du Gault&Millau 2026. Kévin Vaubourg, formé auprès d’Anne-Sophie Pic et de Gilles Goujon, dirige avec Lucille Routin le Chalet du Sire, à La Féclaz, dans le massif des Bauges, et avait reçu quelques jours plus tôt le Prix Tremplin des Trophées Le Chef. Loïc Renand travaille à l’Auberge du Père Bise, à Talloires, auprès de Jean Sulpice, où les produits du lac et de la montagne tiennent la première place.
À Paris, les deux MOF sont d’anciens collègues. Rudy Langlais est chef des cuisines de La Scène Thélème, une adresse qui marie gastronomie et création artistique. Yoshitaka Takayanagi, chef du Granite (une étoile), y avait travaillé avec lui ; sa cuisine française, d’une grande précision, se nourrit de ses origines japonaises. À Nice, le nouveau MOF Samuel Victori, major de sa promotion à l’Institut Paul Bocuse, passé chez les Troisgros et au Bristol, dirige avec Juliette Busetto et Pierre-Jean Arpurt Les Agitateurs, une étoile. À Saint-Émilion, David Charrier, 25 ans de métier, conduit depuis 2013 les cuisines des Belles Perdrix, la table étoilée du château Troplong Mondot (trois toques et 15,5/20 au Gault&Millau 2026). Sa cuisine est liée au vignoble bordelais et au potager du domaine. Il dit partager le titre avec son équipe, qui compte aussi le champion de France du dessert 2026, le pâtissier Adrien Salavert, et y voit un élan pour transmettre son expérience.
Le talent se transmet aussi en famille. Alexis Decoret, 32 ans, chef de la Maison Decoret, à Vichy, devient MOF trente ans après son père Jacques, titré en 1996, une première en 102 ans d’histoire de l’examen. Formé notamment chez les Troisgros, il poursuit l’aventure familiale avec son frère Antoine, pâtissier. À Saint-Bonnet-le-Froid, Paul Marcon incarne la troisième génération des Maisons Marcon, triplement étoilées. Fils de Régis Marcon, Bocuse d’Or 1995, et frère de Jacques, il avait remporté le Trophée Jean Delaveyne en 2022, puis le Bocuse d’Or 2025 : le père et le fils ont chacun gagné le concours. Il ajoute le titre de MOF à ce palmarès.
Photo : Marie Gricourt
Cette promotion compte également deux cheffes. Marie Gricourt et Margaux Moisière sont les deux premières femmes à être titrées la même année dans la classe cuisine, qui compte désormais quatre cheffes MOF, après Andrée Rosier et Virginie Basselot. Marie Gricourt a grandi à Estouy, près de Pithiviers, dans le sillage d’un père chef de cuisine. Après le CFA Médéric, elle s’est formée auprès de Frédéric Anton, de Jean-Yves Leuranguer et d’Éric Frechon, puis a rejoint la brigade de Guillaume Gomez : elle fut en 2017 la première femme à travailler dans les cuisines de l’Élysée. Meilleure apprentie de France en 2013, elle a ouvert Gric, à Orléans, en 2024, un bistrot dont la carte change chaque mois. Elle a remporté le Trophée Cuisine des Prairies et des Pâturages en 2024, puis le trophée Grand de Demain du Gault&Millau régional en 2026, avant d’être nommée Grande de Demain de l’année 2027. Margaux Moisière dirige les cuisines de L’O des Vignes, à Fuissé, une étoile, où elle a succédé à Sébastien Chambru, lui-même MOF. Elle s’était fait remarquer dès 2019 à la sélection Auvergne-Rhône-Alpes du Trophée Masse, où elle avait terminé deuxième derrière Paul Marcon, devenu depuis Bocuse d’Or 2025 et lauréat à ses côtés.
De la cave à la table
En salle, la classe maître d’hôtel a retenu deux noms sur sept finalistes. Antoine Pétrus, MOF sommellerie, présidait la classe pour la première fois, avec Yoann Grégory pour vice-président. Pauline Gachet, directrice de la restauration du Couvent des Minimes, à Mane, avait remporté la Coupe Georges Baptiste en 2019 ; elle partage sa vie avec Louis Gachet, chef du restaurant gastronomique de la maison et lui aussi MOF cuisine. Anthony Tirone, directeur de La Maison Bleue, la table deux étoiles de Yoann Conte, à Veyrier-du-Lac, a décroché le titre dès sa première tentative, lui qui avait été sacré meilleur espoir en sommellerie à 19 ans.
À la cave, Emmanuel Cadieu et Edmond Gasser ont franchi le cap des neuf finalistes, après deux heures de service réel en restaurant, puis quatre entretiens successifs devant quatre jurés. Emmanuel Cadieu, passé par Londres, Sydney et les cuisines de Gordon Ramsay, supervise depuis 2020 les caves des restaurants du Cheval Blanc Paris, dont Plénitude. Il a été Sommelier de l’année Le Chef en 2024 et a reçu le trophée Gault&Millau en 2025. Edmond Gasser, qui dirige la sommellerie de la Maison Pic, à Valence, depuis 2020, a rencontré Anne-Sophie Pic à Lausanne et a reçu en mars le prix Michelin de la sommellerie. « C’est un métier dans lequel la patience est récompensée », glisse-t-il. Cette finale était aussi la dernière présidée par Philippe Faure-Brac, meilleur sommelier du monde 1992, aux commandes de la classe depuis sa création.
Le titre de la classe barman revient à un Strasbourgeois – l’Eurométropole étant notamment le territoire de naissance du MOF sommellerie.
Seul candidat à décrocher le col sur les 10 finalistes, Lucas Gacitua-Petit, fondateur de la société Prohibited Bartending, a découvert le bar à Berlin, avant de passer près de 3 ans aux Aviateurs, à Strasbourg, et de se lancer dans la compétition internationale.
« Pour moi, un bon cocktail, ce n’est pas seulement le contenu du verre, mais aussi toute l’atmosphère qui l’entoure », explique-t-il. En 2021, les fondateurs du bar caché Aedaen Place lui ont confié leur carte, et il a remporté en 2023 la finale mondiale de la Rémy Martin Bartender Talent Academy. Il enseigne aussi le CQP barman au CEFPPA Adrien Zeller, à Illkirch-Graffenstaden, depuis 2015, l’école qui vient d’inaugurer ses nouveaux locaux.
Photo : ©Jean-Christophe Hecquet
Un message sur la transmission
C’est au Lycée hôtelier international de Lille que se sont déroulées les épreuves finales, et ses élèves ont pu côtoyer les candidats au plus près. « Permettre à nos élèves d’être auprès des candidats finalistes engagés dans cette ultime étape est une opportunité exceptionnelle. Ils découvrent ce que signifient l’excellence, la persévérance, l’innovation et la maîtrise d’un métier », a souligné le proviseur, Didier Rys, qui a aussi salué l’engagement de toute l’équipe pédagogique et technique de l’établissement. Pour lui, accueillir l’événement contribue au rayonnement du lycée, de la ville et de la région Hauts-de-France.
Luc Chatel, président du COET-MOF, l’organisateur de l’examen, y voit « l’incarnation même de l’excellence », « un patrimoine vivant, une fierté nationale, qui fait rayonner l’ensemble de nos métiers de la main, de l’artisanat, de la gastronomie et des services ». Derrière l’exigence de trois plats imposés en cinq heures, il rappelle qu’« il y a des années de travail, de passion, de transmission », et la volonté permanente de repousser les limites de son savoir-faire. L’ambition du concours, selon lui : préserver les savoir-faire d’exception, les transmettre aux nouvelles générations et les faire vivre sur tous les territoires. Cette 28ᵉsession, ajoute-t-il, témoigne de la vitalité des métiers de la gastronomie et de l’hospitalité.
Ce que le titre ouvre
Diplôme d’État de niveau bac+2, acquis à vie, le titre MOF donne aux lauréats le droit de porter le col bleu-blanc-rouge et d’utiliser le logotype officiel, collier fermé et médaille gravée, pour promouvoir leur maison. Le diplôme engage à transmettre, et beaucoup de lauréats se retrouvent dans cette mission. David Charrier y voit un élan pour partager son expérience, et Lucas Gacitua-Petit forme déjà de futurs barmen au CEFPPA, à Illkirch-Graffenstaden. Cette culture de la transmission s’inscrit aussi dans les écoles : l’EHL (École Hôtelière de Lausanne) compte 6 MOF dans son équipe, parmi lesquels le pâtissier-confiseur Julien Boutonnet, maître d’enseignement en arts pratiques.
L’examen, créé en 1924 et organisé par le COET-MOF, a rassemblé cette année plus de 2 100 candidats, dont 674 qualifiés pour les finales nationales, évalués par plus de 2 000 experts bénévoles. Les titres seront remis lors d’une cérémonie prévue au printemps 2027.